"Ce que tu fais... C'est juste une pauvre crise d'adolescence. Et comme tes parents ne sont pas là pour que tu t'engueules avec eux, tu le fais avec le monde entier"

De l'ambition, une pièce de Yann Reuzeau

Cinq élèves passent le bac, ils s’interrogent sur leur avenir et sur le lien qui les unit. Yann Reuzeau, metteur en scène et cofondateur du théâtre de la Manufacture des Abesses à Paris, propose une pièce en cinq scènes. Plusieurs questions travaillent les lycéens qui suivent leur scolarité dans la même classe de terminale : quelles études et quel emploi demain, quelle place pour l’amour et le sexe dans la vie de chacun, quel avenir pour leur amitié. L’auteur retranscrit les doutes et les interrogations d’une jeunesse qui vit dans un monde désenchanté, dans un monde où tout semble possible : rester fidèle à ses croyances religieuses ou les accommoder pour Parvaneh - qui est d’origine iranienne -, accepter son héritage petit bourgeois ou devenir un rebelle flirtant avec la délinquance pour Jonathan, vivre dans un monde fantasmé ou vivre charnellement son désir de femme pour Cécile, partager sa vie avec un homme violent ou le quitter pour Léa, rester loyal à un ami dominateur ou devenir soi-même pour Eliott.

Plus que l’avenir universitaire ou professionnel qui pourrait justifier le titre « De l’ambition », Yann Reuzeau montre avec force les passions ou les doutes juvéniles. L’auteur signe des dialogues courts et incisifs, les lycéens se coupent la parole, s’interpellent, s’insultent ; ici le parti pris c’est l’accent mis sur le langage des corps et le tourbillon des émotions, les spectateurs naviguent au grès des vagues adolescentes entre doutes, espoirs, remises en cause et apaisement. Le corps envahissant, le corps malaimé, le corps-à-corps ; la frontière entre l’âge adulte et la jeunesse se joue sous nos yeux. Grandir, c’est mettre entre parenthèses son corps et dominer ses pulsions pour pénétrer dans « le monde des vrais gens », dans un monde à la fois symbolique et concret où il faut savoir finir ses phrases, où il faut savoir s’engager, persévérer pour aller au bout de ses projets et de ses rêves.

 

Extraits

LEA. Toi, t’as pas besoin d’aide ? Jona, t’es dealer de drogue à dix-sept ans, tu viens quasiment plus en cours, t’auras pas ton bac, tu feras pas d’études… Ton seul plan c’est de traîner avec les cailles de la cité à côté pour jouer aux durs, alors que tout le monde sait que t’es un fils de bourgeois !

LEA. (s’adressant à Parvaneh). C’est quoi ? Tu sais, je vais te dire un truc de fou, attention accroche-toi, mais le sexe, c’est juste du plaisir, en fait ! C’est quoi ton problème avec le plaisir ?

ELIOTT. Le seul truc qui me paraissait un peu vrai, c’était le groupe, quand on était ensemble, j’étais bien… Mais eux, ils n’y ont jamais cru ! Enfin, non, ils y croyaient, mais c’était un ‘moment’. Ils savaient qu’il y aurait ‘un après’. Ca m’agresse, j’ai l’impression que tout va être faux, que… Que je vais rien ressentir, jamais.

CECILE. Moi, j’essaye. Je fais comme… Comme les gens font, je fais des efforts pour… Pour faire comme les vrais gens. Alors que j’étais bien dans mes rêves. Mais je fais des efforts, j’essaye. Et peut-être que… Que après, je serai comme tout le monde. Si tu veux, on… On peut essayer ensemble.

De l'ambition, Yann Reuzeau, Actes Sud-Papiers, 2016

Sur le même thème : Les lycéens. Portraits et expériences. Jean-Marc Robin, Véronique Robin Leude.

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